Caracalla

mardi 10 juin 2008
par  Maylis Cazaumayou

"Caracalla", c’est un empereur romain mais... c’est aussi le texte d’un des spectacles les plus célèbres qui firent, entre 1950 et 1995, les belles soirées de la Plage de la Beunaz et de son restaurant "La Case àCaza" - nom de la rubrique dans laquelle sévissait le trait de plume formidable de Caza, caricaturiste sportif et pas seulement, avant et après guerre dans le journal L’Auto, puis L’Equipe.


Pièce tragi-comique, pastiche de Corneille, d’un auteur anonyme, aurait été jouée la première fois devant Napoléon III.
Devenue classique familial on ne sait comment, elle fut souvent jouée par André et Geneviève Caza dans leur jeunesse avec leurs amis. Ensuite, elle eut beaucoup de succès àla Beune dans les années 60, jouée « façon tragique Comédie Française - début du 20ème siècle avec des trémollos dans les voix  » par la génération des parents (Caza, Cazette et la bande des clients-amis) et façon moderne par la génération suivante, plusieurs fois dont une mémorable avec Michel en Geta (je crois ?), Vincent-Caracalla en para !, Maylis en Livia (enceinte de Laurent, il ne fallait pas que les morts s’entassent sur elle ! ;o) ) pour la version été 1964, le tout dans le premier et ancien resto de la Plage...


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AndréCaza1965

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La Casa àCaza 65


CARACALLA


tragédie classique en vers

pastiche de Corneille
Auteur anonyme , aurait été jouée pour la première fois devant Napoléon III

Décor : un vestibule dans un palais romain

Recommandation : àcause du comique de situation et des nombreux jeux de mots, les liaisons des mots doivent être appuyées, même “mal t-àpropos†.(Que les jeunes générations les retrouvent ! ;o).)

Personnages :
Caracalla : empereur romain
Livia : épouse de Geta et fille de Macrin
Geta : frère de Caracalla et époux de Livia
Macrin : préfet du prétoire et père de Livia

Un soldat romain : rôle muet mais essentiel !


Scène I

Livia, seule en scène
Hier, Caracalla traversait le Forum,
Et les yeux àdemi cachés sous son péplum,
Il m’a, de ses regards, bien longtemps poursuivie !…
Ah ! C’est que mon amour est son unique envie,
Et pour mieux me ravir àmon amant…absent,
Il plonge dans les fers un vieillard innocent ;
Il poursuit en Macrin, le chef de ma famille.
En immolant le père, il ose aimer la fille !
Horreur !
Mais qu’entends-je ? O ciel ! c’est mon Geta !
Cet amant que le ciel sur mon chemin jeta,
Geta qui m’a jetée aux lieux où je végète !
Courons sur la jetée où mon Geta se jette !!

Apparaît Geta en costume d’imperator triomphant, suivi d’un soldat.


Scène II

Geta, se précipitant vers Livia, majestueusement

C’est vous, chère princesse ! Enfin, je vous revois !
Montrant le soldat qui a l’air plutôt abruti et éteint :
Cette vaillante armée accourue àma voix,
Triomphe, et des vaincus, renverse les barrières :
Vainement, ils s’étaient portés sur nos derrières,
Nous avons triomphé dans toutes leurs cités
Par un de ces succès, de l’univers… cités…
Et nos soldats, vainqueurs même des inhumaines,
En cueillant des lauriers, recueillaient des romaines !…
Jetant un regard circulaire et appuyé autour de lui
Mais… mon frère est…absent ? Hier, Caracalla
Sur un cheval fougueux, dit-on, caracola…

Livia
Eh quoi ! Caracalla, dis-tu, caracola ?

Geta
Qui donc caracolerait, sinon Caracalla ?

Livia
Hélas ! Pauvre insensé ! Tu te fais une idole
De ce Caracalla… parce qu’il caracole ?
Sais-tu que de mon père, il abrège les jours ?
Et que je suis l’objet d’impudiques…amours ?

Geta
Quoi !? Toi ?

Livia
Moi !

Geta
Toi ! Ah ! Ciel ! Dieux ! Lui ! Mon frère !
Ah s’il est vrai ! Livia ! Des lauriers de la guerre,
Je ne veux plus parer ce noble et large front
Que les dieux n’ont pas fait pour de pareils…affronts !
Je ne serai jamais, non jamais, je m’en vante !
De ces maris qu’aucune injure n’épouvante !
Plutôt percer ton sein de ce fer assassin,
Et de ton joli sein, le plonger dans mon sein !…
Pour sauver ta vertu, lors donc je m’évertue !
Abattu, combattu, veux-tu que je te tue ??

Livia
Pas encore ! Essayons par quelqu’autre moyen…
Moins sà»r, mais plus adroit !

Geta
Essayons, je veux bien.
Je vais àl’instant même, au palais de Sévère,
Lui parler d’un ton doux… mais d’une voix sévère.
Attends ! Le trépas seul pourra briser nos liens !
Je vais, je vois, j’attends, je parle… et je reviens !
Suivez-moi, mes soldats !

Il sort suivi du soldat. Livia reste seule, désespérée.

Livia
Je n’ai plus d’espérance !

Regardant àl’extérieur, affolée

Mais !… Que vois-je ? Et qui donc, en reculant, s’avance ?
Oh ! Dieux ! Caracalla suivi de ses licteurs !!!


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1962 : Geta (Michel) déclame devant Livia (Maylis) et LE soldat de l’armée romaine !

Scène III

Livia veut sortir du côté cour, mais àce moment, Caracalla entre côté jardin àreculons en regardant dans la coulisse une main au-dessus des yeux, ; il se retourne, aperçoit Livia et fait un geste pour la retenir.

Caracalla
Restez, restez, Princesse ! Et, des dieux créateurs,
Ne me dérobez pas la plus parfaite image ;
Souffrez qu’àleur chef-d’œuvre, ici, je rende hommage,
Et qu’àvos deux genoux, le grand Caracalla
Prouve àLivia qu’elle a son âme et sa …

Livia
Holà !!
Oui, par la chaste déesse
Qui bannit de nos cœurs toute folle tendresse,
Respectez ce que Rome entière respecta,
La fille de Macrin, l’épouse de Geta !

Caracalla, violemment
Et pourquoi respecter la fille d’un rebelle ?
Tendrement

Je vous respecterais si vous étiez moins belle !
S’animant peu àpeu
Mais je commande, moi ! Rufus, Vitus, Olibrius, Caracalla !
Mon cœur par l’amour se corrode.
J’étais encore enfant lorsque régnait Commode ;
Il découvrit en moi, son émule àvenir,
Et tout d’abord àmoi, Commode vint… s’ouvrir.
Trouvant àmes projets, Commode… nécessaire…
De Commode longtemps, je fus… le secrétaire.
C’est lui qui nous apprit, sans que nul répliqua,
Que tout cœur de Romaine est tendre et délicat.
Il faut que, sans détours, ici, tu te prononces :
Les romaines jamais ne mâchent leur réponse.
L’es-tu ?... Réponds. J’attends.

Livia
Si je le suis, grands dieux !
Rome a vu, dans ses murs, naître tous mes aïeux !
Mais, de Macrin captif, la fille, en étrangère…
Dans ce triste palais, d’étage en étage… erre.
Si Macrin t’entendait me parler des romains
Il serait comme un crin, ce Macrin que tu crains.
Tu me parles de Rome ? Oh, oui ! Je suis romaine !
Et je jure haine àRome, oui je jure àRome... haine !
Est-ce en accomplissant tes projets inhumains,
Que tu prétends te faire applaudir des romains ?

Caracalla
Lorsque tous les romains envahiraient la salle,
Des romains assemblés, je brave la cabale !
Longtemps, àm’applaudir, ils ont usé leurs mains,
Mais je ne prétends plus aux bravos des romains !

Il se jette sur Livia

Livia
Pitié ! Seigneur ! Pitié !

Caracalla
Je ne veux rien entendre
Et tu m’appartiendras !


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Caracalla (Vincent) drague Livia (Maylis)

Scène IV

A ce moment, Geta survient par derrière et poignarde Livia qui tombe morte.

Geta
Eh bien ! Viens donc la prendre,
Viens la prendre àla tombe !

Il couche soigneusement Livia par terre et la couvre de son manteau.
Caracalla se jette sur son frère en criant :

Caracalla
Assassin !
D’un poignard assassin, percer un si beau sein !
Meurs aussi !

Il poignarde Geta qui tombe en faisant :

Geta
Ah ! Juste ciel, je succombe !!

Caracalla essuie soigneusement son poignard àsa toge, hausse les épaules et va sortir sous l’œil du soldat toujours impassible, lorsque surgit Macrin. Caracalla recule, épouvanté :


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Caracalla : Michel, Vincent, Maylis

Scène V

Caracalla
Mais quel est ce fantôme ? Il sort donc de la tombe ?
Macrin ? Lui ? se peut-il ?

Macrin
Non, je ne suis pas mort ;
Et je sors du tombeau comme un vieillard…en…sort !
Un pâtre m’a sauvé : le peuple, pour t’abattre,
Avait de mon cachot donner la clé… au… pâtre.
Voilàplus de dix ans, qu’en en forçant la porte,
Ma fille en mon cachot, seule, àmanger... m’apporte !
Aussi, pour la venger, quand je sors du tombeau,
Le ciel dira : Gloire au bourreau de son bourreau !

Caracalla, méprisant, porte le doigt àson front pour montrer que Macrin est fou et lui tourne le dos. Macrin le poignarde par derrière, Caracalla tombe à4 pattes, se relève àmoitié et crie :

Ah ! Quel coup je reçois ! Le traître ! Par derrière
Il m’a percé le sein ! Déjàma voix s’altère…
Je ne puis dire un mot : c’est l’instant de parler !
Mon âme au noir séjour prête àdégringoler,
Se rappelle en tremblant le nombre de ses crimes !
Je suis environné de toutes mes victimes !
Quel dieu pour me punir, les a tous rassemblés ?
Je ne peux plus parler ! Je ne peux plus parler !
C’est toi Livius ? C’est toi Caius ? C’est toi tendre Octavie ?
Venez vous, àce mort, redemander la vie ?
Où je vous ai conduits, je vais moi-même aller !
Je ne peux plus parler ! Je ne peux plus parler !

Il tombe et se relève en criant :
Parlons ! parlons encore ! parlons toujours sur terre !
Parlons comme l’on parle au moment de se taire !
Parlons car ma parole est prête às’envoler !
Ah ! Je ne parle plus !
Il retombe et se resoulève :
Je parle !… J’ai parlé !

Il meurt.

Macrin
Ainsi, le voilàmort sans espoir de renaître !
Qu’un grand homme est petit quand il a cessé d’être !

Un temps, et puis :
Mais quoi ? Tous ils sont morts ? Et dans cet abandon
Je survivrais àtous ? Moi, Macrin ?, ma foi, non !"

Il se tue et tombe sur le tas des autres. Alors le soldat, jusque làimpassible, fait le tour du tas, sort son épée et se tue àson tour en tombant sur le tas.

Rideau